Que penser des mouvements sociaux au Québec ?

Depuis maintenant plus de 3 mois, le Québec vit une drôle d’agitation et l’ensemble des universités publiques de la province Canadienne sont désertées, boycottées voire même bloquées. Ce mouvement étudiant, qui à première vu pourrait faire doucement sourire, donnant l’image de jeunes plus opportunistes qu’engagés dans la défense de leurs convictions ne doit pas masquer ses causes réelles . En regardant de plus prés, on se rend compte que cette contestation nous rappelle étrangement d’autres mouvements qui ont eu lieu à travers le monde en 2011 ; elle dure depuis plus de 3 mois, ne cesse de s’amplifier et a été baptisée par la presse locale le « printemps érable », en référence aux révolutions des pays arabes, il y a tout juste un an.

Dans un pays connu pour son pragmatisme et sa tranquillité, où le dialogue social à toujours semblé fonctionner et peu habitué aux mouvements sociaux, ces manifestations surprennent et donnent matière à réflexion quant aux véritables raisons de telles controverses.

Dès 2011, le gouvernement de Jean Charest (Premier Ministre libéral du Quebec) décide d’augmenter de manière quasi drastique (+81 %) les frais de scolarité, motivant les étudiants à descendre dans les rues. Toutefois le vrai tournant de la mobilisation à eu lieu le 22 mars dernier lorsque la coalition large de l’association pour une solidarité syndicale étudiante ( CLASSE ) appelle à manifester. Cette manifestation regroupera près de 200 000 personnes dont des parents, des retraités mais aussi des professeurs.

Le Canada, état fédéral, permet aux différentes provinces de fixer le montant des droits universitaires et il est vrai que les Québécois disposaient des frais d’inscription les plus bas de tout le pays avec une moyenne de 2 138 euros par an (soit trois fois moins que la province voisine de l’Ontario). Le gouvernement Charest semblait être assez soutenu, dans un premier temps, par la population qui se prononçait à 49% en faveur de la hausse des frais universitaires. Tous les spécialistes s’accordant à dire que les universités Québécoises n’avaient pas d’autres choix que d’augmenter leurs frais d’inscription pour faire face aux déficits considérables. Ces manifestations, qui avaient déjà paralysé les universités et qui regroupaient des milliers de jeunes, n’étaient à l’origine qu’un moyen de défense d’acquis sociaux qui ne concernaient qu’une catégorie précise de la population et qui semblaient peu comprehensibles pour le reste du pays .

La protestation s’accentue quand le gouvernement décide d’adopter la politique de « l’autruche » en ignorant la contestation et en s’abstenant de négocier avec les syndicats étudiants. Dans un premier temps il refuse, estimant que la question avait déjà été débattue, puis il s’oppose à la discussion avec des associations qui prônent la gratuité de l’université et qui ne condamnent pas les violences constatées dans les cortèges de manifestants. Au total, ce ne sont pas moins de 8 conditions qui seront énoncées par le gouvernement afin que les négociations puissent être ouvertes, poussant le représentant de la FECQ (considéré comme le syndicat le plus modéré) à se demander si « la prochaine étape sera de faire un chemin de croix ? ».

Conjointement, le gouvernement demande aux universités et aux professeurs de condamner le mouvement ; une enseignante au conservatoire de musique de Montréal sera même suspendue pour avoir soutenu les étudiants protestataires. Dans ce climat tendu entre le gouvernement et les étudiants, beaucoup de professeurs vont rapidement décider de s’allier aux manifestants et à la fin du mois de mars, prés de 2 335 professeurs signent un « manifeste contre la hausse ».

Enfin, la contestation atteint son paroxysme lorsque le gouvernement met en place la fameuse loi spéciale 78 qui a pour but de casser la contestation en l’empêchant de trouver un espace publique d’expression. Il annule tous les cours jusqu’en août pour éviter « la grève » et les blocages, il restreint, par ailleurs,  le droit de manifester en forçant les protestataires à donner un itinéraire et un horaire précis de la manifestation sous peine d’être arrêtés et de voir la manifestation déclarée « illégale ». La police peut en outre décider de modifier l’itinéraire ou l’horaire de la manifestation si elle estime que la sécurité n’est pas assurée. Suite à cette loi, des centaines d’individus sortent dans la rue ou sur leur balcon, tous les soirs, en tapant sur des casseroles afin de montrer leur opposition à ce texte et pour soutenir les jeunes. Cette norme liberticide conduit le mouvement à s’étendre désormais à une grande partie de la population.

Il est évident que l’élément déclencheur est la hausse des frais universitaires mais dans un conflit d’une telle ampleur on ne pourrait ignorer d’autres facteurs à l’origine de ce mouvement.

Au Québec, la moitié des étudiants vivent avec moins de 12 200 dollars par an alors que le seuil de pauvreté se situe à 16 300 dollars. Beaucoup d’étudiants Québécois mais aussi Canadiens et Américains, ont généralement recours à l’endettement afin de financer leurs études (57% au Québec). Comme dans beaucoup d’autres pays occidentaux, les étudiants appartiennent à la classe de la population dont le pouvoir d’achat est le plus faible et sont mécaniquement les premiers touchés par la crise ou l’austérité.

Il y a également dans ce mouvement un rejet du 1er ministre actuel, Jean Charest leader du parti libéral Québécois (PLQ), à la tête du gouvernement depuis 2003. Son troisième mandat a en effet été marqué par plusieurs affaires le concernant directement ou plus généralement son parti politique et ses proches qui n’ont fait que remettre en cause sa légitimité et sa crédibilité auprès de ses électeurs et de la population. Il y a plusieurs allégations de financement douteux de son parti mais aussi plusieurs scandales de corruption dans le secteur de la construction, et enfin l’affaire Marc Bellemar (ex ministre de la justice) qui affirme avoir reçu des pressions du PLQ pour la nomination de certains juges. Même si jusqu’à présent, l’actuel 1er ministre ne fut jamais inquiété par la justice, son refus d’autoriser une enquête publique sur la corruption dans le milieu de la construction et sur le financement des partis politiques dont le PLQ, est mal vu par la population. En réponse à ces affaires, le gouvernement Charest est devenu, selon les sondages, le gouvernement Québécois le plus impopulaire de toute l’histoire moderne de la province.

Jean Charest , 1er ministre Québécois

Ce mouvement qui fait écho aux manifestations d’Athènes contre la baisse du pouvoir d’achat et au mouvement des indignés Espagnols et Américains, dénonce un système à bout de souffle qui semble ne pas vouloir être reformé en profondeur par les politiques. Dans l’ensemble des pays occidentaux, le souhait est le même : le refus de faire payer aux plus démunis (les jeunes dans le cas du Québec) le poids de la crise économique qu’ils n’ont fait que subir. L’ensemble des pays occidentaux doivent aujourd’hui faire face à l’austérité de façon plus ou moins virulente, cette situation nouvelle dans les mentalités occidentales semble avoir du mal à passer. Après plus de 30 ans de forte croissance économique qui fut compensée à la fin des années 70, durant le ralentissement économique, par l’emprunt, le déficit et donc l’endettement à long terme; a laissé aux nouvelles générations, une situation économique peu enviable et pour laquelle il ne sont en rien responsables et qui ne cesse de toucher les acquis sociaux de l’ensemble de la population qui tombent les uns après les autres. L’ensemble des pays Européens mais aussi Américains doivent aujourd’hui faire face à la remise en cause de leur « modèle social » et cette idée de progrès social permanent, automatique et inéluctable.

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Alexandre Panzani

Etudiant à la faculté Paris II panthéon-Assas , Passionné de Politique mais aussi d'Histoire et de cinéma Avec la collaboration d'Anastasia Karanfilovic (étudiante CPGE ENS Cachan )

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