Médine ou l’art du story-telling

Une séance d'enregistrement avec Médine

Il existe dans le rap français différents courants qui ont tous leurs spécificités. Ainsi, tout comme le rock peut se diviser en différents genres comme le grunge, le punk rock, le hard rock ou le métal, le rap français connaît également différents angles d’approches. Cependant  la différence se situe surtout au niveau du propos abordé, même si l’instrumental accompagnant le MC (Maître de Cérémonie) peut également avoir certaines caractéristiques propres au genre. Pêle-mêle on retrouve donc :

– Le rap conscient ou politique qui traite notamment de problèmes de sociétés et assume complètement son rôle d’acteur social. Parmi ses représentants on retrouve Kery James, Keny Arkana, Assassin…

– Le rap hardcore qui, lui, va davantage s’attacher à retranscrire le vécu et le quotidien du rappeur ainsi que de son entourage, utilisant souvent un langage très cru et violent. Il est représenté par NTM ou encore Lunatic.

– Le rap poétique où la forme prend le pas sur le fond (bien que ça ne soit pas toujours le cas) et où les artistes expriment leur talent à manier les mots en enchainant métaphores, jeux de mots et rimes riches. MC Solaar, Oxmo Puccino et Rocé participent à ce mouvement.

– Le rap « égotrip » qui place l’artiste au centre de la chanson. Celui-ci n’aura de cesse de s’autoproclamer maître de sa discipline, criant sa réussite et multipliant les piques à l’encontre des autres MCs. Booba en est, bien sûr, le meilleur exemple.

À noter que beaucoup de rappeurs peuvent être classés dans différentes des catégories mentionnées plus haut.Il existe également d’autres genres dans cette grande famille qu’est le rap français mais cet article ne vise pas à établir une liste exhaustive de ceux-ci.

En effet, je souhaitais axer mon propos sur l’un de ces rappeurs que l’on pourrait classer dans la catégorie « rap conscient », à savoir Médine. Originaire du Havre, le MC s’est rapidement fait remarquer par un phrasé rude et binaire ainsi que par les sujets particulièrement engagés qu’il aborde à chaque album. Ainsi, le massacre des indiens d’Amérique, le conflit israélo-palestinien, les conditions de détention des prisonniers de Guantanamo ou encore les horreurs de la guerre du Viêtnam font partie des thèmes récurrents de l’Arabian Panther (l’un de ses surnoms). Souvent très documentés, les textes de Médine ressemblent parfois même à des cours d’histoire, tant et si bien qu’on le qualifie souvent de « rappeur de bibliothèque » accompagné de son « stylo-pelleteuse qui déterre les époques »

La plume du MC est donc particulièrement affûtée et prend ainsi toute sa mesure lorsqu’il se propose de nous décrire certains évènements d’actualité. Car si le rappeur excelle dans un domaine, c’est bien celui du story-telling (l’art de raconter des histoires, pour les anglophobes).

Prenons donc trois exemples marquants dans la discographie de Médine : 17 Octobre, RER D et Boulevard Vincent Auriol.

17 Octobre : Commençons tout d’abord par un petit rappel des faits qui nous sont contés. En 1961, la France et l’Algérie arrivent au terme d’une guerre particulièrement sanglante débutée en 1954 et dont l’enjeu est l’indépendance de la colonie française. À l’approche d’un accord, les tensions entre français et algériens s’intensifient (en Algérie comme en métropole) alors que des jeux de pouvoir se créent dans le but de faire échouer les négociations. Ces tensions deviennent telles que le 5 octobre 1961 le préfet de police de l’époque, Maurice Papon, instaure un couvre-feu pour les populations nord-africaines de Paris. En réaction à cela, la Fédération de France du FLN décide d’organiser le 17 octobre une manifestation pacifique afin de signaler leur mécontentement. La suite de l’histoire s’écrira dans le sang puisque les forces de l’ordre, en réponse à des attentats dont elles avaient été la cible plus tôt cette même année, décidèrent de réprimer sévèrement les manifestants en tirant dans la foule et en jetant certains d’entre eux dans la Seine. Ces affrontements firent plusieurs dizaines de morts du côté des protestataires.

Revenons maintenant au morceau en lui-même. Dans celui-ci, Médine adopte le point de vue d’un immigré algérien, décrivant dans une première partie la fuite de son pays natal ainsi que son intégration dans la capitale française. Cette partie se termine par un court extrait d’un discours de Maurice Papon, renforçant un peu plus l’immersion. Dans le deuxième couplet, le rappeur décrit la formation de la manifestation et la répression policière. De nombreux effets sonores comme les cris des manifestants ou le bruit des rafales de balles viennent, là encore, enrichir le sentiment d’immersion. Par ailleurs, il est intéressant de voir que l’artiste adapte la sonorité de ses paroles en fonction de ce qu’il raconte. Ainsi, l’attaque des forces de l’ordre est marquée par le très métallique « Pas une, pas deux, mais une dizaine de matraques – Viennent me défoncer le crâne, et mes os craquent sous mon anorak ».

RER D : Là encore, un rapide rappel des faits s’impose. En 2004, la France connaît une recrudescence des agressions à caractère antisémite, conséquences directes du conflit israélo-palestinien. Ainsi, lorsqu’en juillet 2004 une jeune femme du nom de Marie Leblanc dépose plainte au commissariat pour une agression dont elle dit avoir été la victime et dont la cause principale était l’antisémitisme, l’emballement médiatique est considérable. En effet, la victime raconte avoir été agressée, elle et son bébé, dans le RER et les assaillants (six jeunes noirs et arabes selon elle), en plus de la violenter, lui auraient arraché une mèche de cheveux ainsi que tagué une croix gammée sur le ventre. L’émotion suscitée par ses propos est telle que de nombreuses personnalités politiques montèrent au créneau, notamment Jacques Chirac, Dominique de Villepin et Noël Mamère, sans pour autant attendre les résultats de l’enquête. Quelques jours après, Marie Leblanc, interrogée sur des éléments troublants dans sa déposition, avouera avoir inventé cette histoire pour attirer l’attention de son compagnon.

Dans ce morceau, Médine alterne tout d’abord le dépôt de plainte de Marie Leblanc et la description qu’elle donne de l’agression. Là encore il se place dans la peau de la victime pour raconter l’évènement de l’intérieur. Ce premier couplet est ensuite conclu par différents flash info datant de l’époque pour renforcer le côté authentique de l’histoire. Puis, dans un deuxième couplet, le MC s’évertue à décrire le processus d’enquête qui débouche finalement par les révélations de Marie Leblanc. Pour finir le morceau, Médine se met également en scène dans une pseudo-interview lui permettant de donner sa position concernant l’histoire, et exprime ainsi un constat amer vis-à-vis de l’amalgame fait autour des populations africaines. De même que pour le morceau 17 Octobre, des bruits de fonds augmentent l’immersion ressentie par l’auditeur.

Boulevard Vincent Auriol : Dernier rappel des faits. Dans la nuit du 25 au 26 août 2005 à Paris, un incendie ravage un immeuble du boulevard Vincent Auriol dans lequel vivent 14 familles d’origine africaine. Le drame causera la mort de 17 personnes dont 14 enfants et bouleversera l’opinion publique, d’autant plus qu’un reportage avait été tourné peu de temps auparavant dans ce même immeuble afin de dénoncer la vétusté des lieux.  Dans le procès qui suivra, l’association gestionnaire de l’immeuble et la société qui y avait réalisé des travaux durent répondre à des accusations d’homicides et blessures involontaires.

À l’image des deux morceaux précédents, Médine va utiliser les mêmes mécanismes pour construire son récit. Ainsi, il adopte le point de vue d’un immigré sénégalais qui, de déboires en déboires, finira par être logé boulevard Vincent Auriol, à l’endroit même de l’incendie. Encore une fois le morceau est coupé en son centre par des archives dans lesquelles on peut notamment entendre certains des enfants de l’immeuble se plaignant d’avoir été mordus par des rats. Pour finir, les effets sonores (comme le crépitement du feu ou les cris des habitants) sont de nouveau présents afin d’ancrer son récit dans la réalité.

En analysant trois des titres marquants de Médine, on s’aperçoit donc que la mécanique est bien huilée. En effet, celui-ci emploie de nombreux procédés qui permettent, d’une certaine manière, à l’auditeur de vivre par procuration les évènements qui lui sont narrés. Et force est d’admettre que la recette fonctionne parfaitement bien puisque, à ce jour, je n’ai jamais entendu d’autres rappeurs exceller à ce point dans l’art du story-telling.

Je vous encourage donc à vous plonger dans la discographie de Médine ou, tout du moins à écouter les trois morceaux que je viens de vous décrire afin de partager votre avis personnel sur l’artiste, ses textes et son interprétation.

Ci-dessous le clip de Boulevard Vincent Auriol:

httpv://www.youtube.com/watch?v=wUFIl1iJVBI

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  • H.D.K

    Excellent article.
    Je suis tout à fait d’accord, Médine est maître dans le story-telling. Que ce soit pour des histoires fictives ou des faits historiques, il arrive vraiment à faire vivre le récit qu’il raconte. « Mon histoire commence où la connerie se termine, où j’égorge les lignes d’un story-telling » (Médine-Téléphone arabe).
    Juste une question, où est-ce que tu places Youssoupha dans tes catégories de rap? Je le vois dans plusieurs mais pas dans une précise.

  • Vincent Le Goff

    Le cas de Youssoupha est un peu particulier puisqu’il a pas mal changé de genre au cours de sa carrière. Au début, on pouvait le classer dans le rap hardcore dans le sens où il a beaucoup parlé de la rue et du vécu qu’il en a (pour preuve des morceaux comme « Macadam », « Nouveau désordre », « La rage en featuring ») mais pour autant il n’a pas pleinement adopté le langage qui se rapporte habituellement à ce mouvement. Après il a glissé vers un mix rap conscient/rap poétique avec quelques trips rap égotrip (passage obligé pour tout rappeur qui se respecte, sauf pour MC Solaar car Dieu n’a pas à justifier sa grandeur). Et enfin, à l’heure actuelle, on peut le classer dans le rap d’amour (ou rap bisounours pour les mauvaises langues), terme qu’il a lui même créé pour définir sa musique (surtout que d’après lui c’est hardcore de faire du rap d’amour de nos jours). Disiz peut également être classé dans la catégorie rap d’amour.
    Mais de toute façon, la plupart des rappeurs peuvent être catégorisés dans différents genres. Je l’ai d’ailleurs rajouté dans l’article pour éclaircir mes propos.