Chronique d’album: Milk Coffee & Sugar

« Tant qu’on brûlera des voitures, on enverra des flics. Il  faut un mouvement social qui peut brûler des voitures, mais avec un objectif » Pierre Bourdieu

Dès le premier morceau de l’album, le ton est donné. Gaël Faye et Edgar Sekloka, les deux slameurs/rappeurs de Milk Coffee & Sugar, sont des « casseurs », des indignés. Mais que la France se rassure, ici pas de vitrines brisées ni de voitures incendiées. En marge du cortège des manifestants que l’on retrouve habituellement au rayon rap de la Fnac, le duo d’artistes se propose plutôt de mettre le feu à nos idées préconçues et de réduire en morceaux les principes mêmes que la société dans laquelle nous vivons s’échine à nous imposer : la réussite matérielle, la peur de l’autre, l’indifférence face à la misère…

Découvert fin 2011, à savoir plus d’un an après la sortie de  leur album (mai 2010), j’ai immédiatement été captivé par la puissance, la cohérence et le talent qui émanaient de chacune des pistes de l’album. À mi-chemin entre poésie et dénonciation, c’est réellement un tour de force que les deux MC’s (Maîtres de Cérémonie) nous proposent ici, classant facilement le fruit de leur travail parmi les cimes de la production rap hexagonale.

Comme je le disais plus haut, l’album de Milk Coffee & Sugar est d’abord marqué par une forte dénonciation. Celle-ci concerne différents maux de notre société, et en premier lieu la capitalisation à outrance qui caractérise les pays dits « développés ». Ainsi, un titre comme Alien se veut pamphlétaire, critiquant un ordre trop bien établi dans lequel « réussir c’est un salaire, un pavillon sous hypothèque » et où « l’humain n’est rien, les trophées ne reviennent qu’au profit ». Étant moi-même en école de commerce, cette marchandisation de l’Homme m’est tristement familière. On retrouve, par ailleurs, ce constat amer dans le titre Un peu de musique, où les artistes décrivent les dérives du monde en optant pour le point de vue d’un cynique blasé, avant de rappeler la puissance de la musique dans le refrain.

Ci-dessous le clip de Alien :

httpv://www.youtube.com/watch?v=h9oNC60pL2A

Un autre thème récurrent dans l’écriture du duo est l’exploitation de l’Afrique par les grandes puissances occidentales. Ayant des origines béninoises et camerounaises pour Edgar et rwandaises pour Gaël, on peut aisément ressentir leur colère lorsque l’on écoute des titres comme Big Bang ou Parce que qui dénoncent avec ferveur les abus que le continent endure. L’Amérique du Sud n’est, quant à elle, pas en reste, lorsque les artistes décrivent le parcours d’une graine de café dans l’excellent Café zèbre.

D’autres thèmes, comme le statut d’artiste ou l’individualisme, sont également abordés dans le morceau Croire en nous (et son magnifique « L’économie vole mes rêves, la poésie me les restitue ») pour finalement finir sur l’explosif Sortez les briquets qui, de l’aveu de ses auteurs, est « un appel à foutre le feu, se sortir du confort, du train-train quotidien ».

Bref, vous l’aurez compris, la remise en question d’un système qui délaisse l’humain au profit de l’économie ainsi que ses dérives agit comme fil rouge tout au long de cet album et les artistes prônent un retour aux valeurs humanistes, un changement collectif de nos mentalités.

Mais Milk Coffee & Sugar n’est pas simplement un groupe qui dénonce. Car s’il faut parfois savoir s’indigner, il ne faut pas oublier que la musique est également un moyen de véhiculer des émotions, de parler de choses simples qui nous touchent, nous les auditeurs.

Ainsi, leur projet est saupoudré de morceaux plus légers, plus positifs aussi. Avec le titre Elle(s) on assiste ainsi à un hommage vibrant à la beauté féminine, tout comme A la ma s’attache, à la manière d’un Dear Mama de Tupac ou de Mama Lova d’Oxmo Puccino, à saluer et remercier l’instinct maternel universel. Des hommages, on en retrouve également sur le morceau Restavec qui s’adresse à la population haïtienne qui, entre autres maux, a souffert d’un terrible séisme il y a environ deux ans (le 12 janvier 2010). De même, Gaël Faye nous livre une performance d’une touchante sincérité lorsqu’il aborde le génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda, lui qui en est originaire : « J’ai trop pleuré quand mon peuple a perdu la raison – Ce sont nos larmes qui ont rempli tous les Grands Lacs de la région »

Par ailleurs, le duo ne tombe jamais dans le pessimisme à outrage et garde en réserve de petites pépites telles que Je vis et Rise Up qui nous invitent à profiter de la vie à chaque instant, à être fier de nos origines (Je vis aborde en effet le thème de l’expatriation) ainsi qu’à chercher continuellement à être un meilleur homme.

Du fond, l’album en propose donc. Mais la forme n’est pas non plus délaissée et, là encore, force est d’admettre que le rendu est d’une qualité exceptionnelle, notamment de par sa diversité. Que ce soit avec des sonorités funk (Rise up), jazzy (Café zèbre) ou soul (Premières fois), les artistes ne semblent pas s’être enfermés dans les genres soi-disant réservés au rap. D’autant qu’ils savent visiblement bien s’entourer puisque certains des musiciens qui accompagnent le groupe ont déjà fait leurs preuves auprès de pointures telles que MC Solaar, Hocus Pocus ou Electro Deluxe.

De même que pour les accompagnements musicaux, le duo alterne également avec brio le slam, avec des morceaux comme À la ma ou Je vis, et un phrasé bien plus rap sur Big Bang ou Allumez les briquets. Tout cela dépendant des thèmes abordés et de l’accompagnement musical.

Pour résumer, Milk Coffee & Sugar nous offre là un album d’une rare puissance et d’une incroyable cohérence. Alliant le fond et la forme avec maestria, Edgar Sekloka et Gaël Faye arrivent en quinze titres à nous plonger dans leur univers et à nous en faire sortir changés, comme découvrant la musique d’une toute autre façon. Avec l’amertume du café, la douceur du lait et la sensualité du sucre, on ressort grandi de cette expérience auditive, n’ayant qu’une hâte : celle de reprendre une tasse.

La pochette de l’album

Imprimer cet article

Vous aimerez aussi...

  • Excellent article 😉

  • Vincent Legoff

    J’en profite pour recommander cet album à tous les amateurs de musique et pas seulement les amateurs de rap et de slam. La diversité des morceaux permet à tout auditeur de s’y retrouver!

  • Je suis allée les voir en concert! Ils sont très sympathiques et vraiment pas prise de tête; Pour une non fan de rap comme moi, j’ai quand même passé un très très bon moment!

  • J´écoute l´album en boucle ! Je ne me lasse pas de Alien, ca me donne des frissons 😉

  • Vincent Le Goff

    Pour ma part c’est « Restavec » qui m’a foutu une claque. Je ne m’en suis toujours pas remis. Mais clairement tout l’album est excellent, je pourrais pas citer un morceau que je n’ai pas aimé. Et Apolline je t’envie d’avoir pu les voir en concert, si je n’avais pas été en Angleterre je me serais jeté sur les places. Pour la petite info le groupe bosse en ce moment sur l’album solo de Gaël Faye donc il y a du gros son en perspective!